Orient Express Menus · Frontline Studio

Interview avec Frontline Studio

Louise Le Moan, Responsable Communications, Événements et Éditions à l’Imprimerie du Marais (LLM) : Comment avez-vous connu l’Imprimerie du Marais ? Qu’est-ce qui vous a décidé à faire appel à nous ?

Masha Kontchakova, Founder & Creative Director chez Frontline Studio (MK) : C’est une amie graphiste qui m’a parlé de vous comme d’une imprimerie haut de gamme, qui fait des choses extrêmement sophistiquées. Elle disait qu'une fois dans notre carrière, il faut passer la porte de votre atelier. Dès que Frontline a été sollicité par Orient Express pour développer l’image de marque du voilier Corinthian, je me suis dit que c’était l’occasion parfaite de travailler ensemble au développement de collatéraux imprimés, autour d’une même exigence. La collaboration avec vos ateliers sur ce projet était une évidence.
 

LLM : Comment avez-vous pensé et intégré le développement des éléments imprimés à l’ensemble du projet ? Vous avez d’ailleurs plutôt fait le choix de la continuité avec l’architecture d’intérieur du voilier imaginée par Maxime d’Angeac, là où d’autres cherchent parfois le contraste. La dimension patrimoniale du projet a-t-elle joué en faveur de ce parti pris ?
 

MK : La continuité était en effet un point essentiel. Nous avions l’avantage d’avoir déjà travaillé avec la marque Orient Express pendant deux ans en y créant sa nouvelle identité visuelle. Le projet Corinthian est donc un prolongement de notre travail pour la marque ombrelle. 

Les débuts de ce projet spécifique ont néanmoins été assez besogneux. Nous avons longtemps réfléchi à l'identité que nous voulions donner à ce grand voilier. Nous sommes d'abord partis sur un univers très imagé autour de la mythologie grecque, car il y a une forte inspiration hellénique dans le projet du Studio Maxime d’Angeac. Les références à la Méditerranée amenaient nos recherches autour du personnage de Calypso et d’autres figures mythiques attachées à l’univers marin.


Progressivement, nous nous sommes rendus compte que l'univers visuel de la décoration signée intégralement par Maxime d’Angeac était déjà tellement riche qu'y rajouter des figures ou des prolongements anecdotiques n'était pas la bonne direction à prendre. Nous avons donc décidé de nous inspirer directement des motifs et de l’univers Art Déco déployés au sein des espaces intérieurs. Un vrai bonheur pour un studio de branding et de design graphique comme nous ! La difficulté fut plutôt de choisir, parmi ces motifs, lesquels conserver pour en faire des leitmotiv visuels et haptiques. Il nous a fallu au moins trois mois de maturation pour consolider cette piste et en déployer les concrétisations. 


Après quelques tentatives non concluantes, nous avons décidé de faire nôtre le mojo de Mies Van der Rohe : less is more, les plus belles pistes étant souvent les plus sobres. Celles qui parlent d’elles-mêmes dans une forme d'élégance rigoureuse et agissent comme des reflets contrastants pour souligner la richesse des intérieurs. Nous avons donc travaillé à l’épure à partir d'un motif propre à chaque espace. Celui, abstrait et géométrique, reproduit par vos ateliers en marquage à chaud doré sur la carte des vins est par exemple directement inspiré des ornements présents sur la base des colonnes du restaurant gastronomique. Nous avons aussi reproduit ensemble des motifs figuratifs, comme l'oiseau et la panthère sur les couvertures des menus de La Terrasse et de La Table de l’Orient Express, respectivement en marquage à chaud bleu et dorure galbée dorée.

LLM : Lucas Alfier, le commercial fabriquant qui a accompagné votre projet, m’a dit que la reproduction de la panthère en dorure galbée sur la couverture du menu La Table fut l’une des phases les plus complexes de la recherche et développement. Partagez-vous ce sentiment ?

MK : Disons qu’il y avait beaucoup d’enjeux pour le menu du restaurant gastronomique La Table. Maxime d’Angeac a vraiment pensé l’espace de ce Fine Dining comme un bijou d’architecture d’intérieur et le point d’orgue du projet. D’ailleurs, quand il fait visiter ce dernier, c'est l’espace qu’il représente comme l'aboutissement de son langage architectural et un véritable hommage au Normandie. Il a même réussi à obtenir des ingénieurs du chantier naval d’y travailler les deux niveaux du voilier d’un seul tenant afin de pouvoir bénéficier d’une très belle hauteur sous plafond. 


Pour cet espace exceptionnel, il fallait un menu d’exception, pensé lui aussi comme un bijou. Nous sommes assez rapidement convenus d’y reproduire une panthère présente dans des bas-reliefs réalisés sur mesure par maître d’Art Etienne Rayssac pour les décors intérieurs. Ceci dit, nous avions envisagé de la traiter autrement. Nous voulions travailler sur du cuir de Cordoue, en gaufrage et en estampage. J'avais rencontré pour cela un gainier de talent, Christophe Fey (Atelier Fey), qui est maître gaineur d’exception. Cette piste n’a malheureusement pas pu aboutir. Un mal pour un bien, sans doute, car cela nous a mené vers vous. Vous étiez les seuls, à nos yeux, capables de trouver une solution adéquate : de gérer la complexité des détails du gaufrage unique que nous souhaitions réaliser en intégrant par ailleurs toutes les contraintes techniques d’un menu qui allait être manipulé.


Quand nous sommes venus chez vous lors d’un premier rendez-vous de consultation et que nous avons découvert votre Nuancier 2026, nous avons eu un coup de cœur pour le lion exposé par Chanel sous la Grande Verrière du Grand Palais. On s'est dit : « C’est absolument ça qu'il faut faire ! ». Nous avons aussi pu tenir dans nos mains les réalisations extrêmement sophistiquées de Violaine et Jérémy pour Orient Express, dont les savantes combinaisons de gaufrages et d’offset nous ont beaucoup inspirés. Tout cela a fini de nous convaincre que vous étiez les mieux placés pour nous accompagner sur ce projet et nous conseiller au mieux. 

LLM : C’est vrai que cette panthère est sublime. Comment avons-nous accompagné cette phase de reproduction/traduction essentielle ? Comment a été réalisé le fichier pour impression, sur la base de quelle intention/matière ?

Léa Bianchi, Directrice artistique / Designer graphique chez Frontline Studio (LB) :  Nous sommes partis d'une photo du bas-relief. J’ai ensuite redessiné la panthère afin de vous fournir une bonne base pour l’interprétation 3D.

 

LLM : Et c'est notre atelier PAO qui a ensuite pris le relais ?

 

LB : C'est ça. Vous avez retravaillé le fichier pour l'interpréter en 3D. Il y avait beaucoup de détails dans la silhouette (les pattes, les cuisses, les flancs) qu’il fallait arriver à rendre et Lucas m’avait prévenu que le support papier ne supportait pas forcément autant de pression qu'une toile ou du cuir. Le soin pris dans la création du fichier, de l’outil et dans le calage machine était donc essentiel. Pour établir le fichier, j’ai travaillé par allers-retours avec Emmanuel Hedon de la PAO pour faciliter au mieux toutes les étapes ultérieures. Nous sommes très contents du résultat. Nous avions bien anticipé le rendu technique.

MK : C'était émouvant de voir le résultat après tant de travail de recherche et de design ! J’ai d’ailleurs tout de suite montré la panthère galbée sur papier à Étienne Rayssac, qui était ravi. Le résultat est si beau que ça donne envie de décliner ces éléments sur d’autres supports. D’ailleurs, nous devons concevoir une carte de vœux pour célébrer la fin d’année. Nous n’hésiterons pas à solliciter Lucas !

LLM : Avec plaisir ! J’en déduis que vous avez apprécié notre accompagnement, notamment sur toute la phase de R&D ?

 

MK : Oui, et ce qui est très agréable quand on travaille avec vous, c'est votre réactivité et le soin que vous apportez à tout ce que vous faites, à chaque étape, de la recherche de matériaux à la réalisation de maquettes jusqu’au façonnage et au conditionnement. J'ai réceptionné l’ensemble de mes commandes sur le voilier et je dois dire que vous remportez la palme d’or de l'emballage. Tout était impeccable et rien n’a été abîmé pendant le transport. J'en parlais avec mes collaborateurs il y peu : par rapport à d'autres bureaux d’études, chez vous, la perfection s’exprime dans le moindre détail. C'est une grande fierté personnelle d'avoir pu travailler avec l’Imprimerie du Marais sur ce projet.

LLM : En parlant de recherche de matériaux, le secteur de l'hospitalité s’implique très souvent dans de grandes recherches CMF (Couleur, Matière, Finition) pour créer des univers cohérents, jusque dans les mains du client. Est-ce une grande partie de votre temps de conception sur les collatéraux imprimés ?


MK : Oui, ça l’est. Nous avons par exemple beaucoup utilisé la toile enduite pour rappeler l'univers marin et les voiles, tout en gardant en tête des considérations de pérennité, malgré les réassorts réguliers. Les menus sont travaillés dans des matériaux très variés : toile, toile cirée, papier, suédine. Pour notre premier projet dans l'hospitalité, nous nous sommes lancés à corps perdus dans ces recherches. C’était incroyablement plaisant. En 13 ans de métier, j'ai surtout composé avec des outils et des supports numériques (création d’identités visuelles, de sites internet, de campagnes photo et vidéo). Avec l'Orient Express Corinthian, c'est la première fois que je produisais autant de supports physiques : livres, brochures, menus, objets en simili cuir pour les chambres. Comme nous n'avions pas d'enveloppe budgétaire stricte, nous avons donc pu explorer plein de possibles. Nous avons créé tout ce qui participe de l’expérience client, dont les impressions d’exception. Maxime d'Angeac était très demandeur de ces enrichissements et nous a fait totalement confiance.

 

LLM : Sur la carte des vins, vous avez fait le choix d’une reliure (rivets et pression) statutaire et architecturée, souvent utilisée pour la haute gastronomie et des cartes qui changent peu. Ce choix a-t-il été effectué en tenant compte de la réalité du service ?


MK : La carte des vins n'est pas censée beaucoup changer, en effet. Sur le voilier, il y a deux types de cartes : une plus accessible, et celle que nous avons réalisée ensemble, travaillée avec Xavier Thuizat, l'un des plus grands sommeliers au monde. On y trouve des vins d'exception, des bouteilles dont le prix peut s’élever à 7’000 euros. La carte doit traduire cette exceptionnalité et servir d’écrin à ces vins si spéciaux. Comme beaucoup de sommeliers, Xavier avait une préférence pour le cuir. Je trouve que ce matériau n’est pas toujours adapté à la création d'un menu ou une carte : il se patine, mais ne vieillit pas toujours bien, n’étant pas en plus particulièrement hygiénique. C’est pourquoi j’ai été très heureuse de trouver chez vous ce papier imitation cuir couleur lie de vin qui s'est imposé comme une évidence, à fortiori parce que la palette de Maxime d’Angeac est très marquée de teintes bordeaux et terracotta, mais avant tout parce son aspect visuel et sa texture sont bluffants. On ne saurait d’ailleurs dire si c'est du papier, du cuir ou de la toile.

 

LLM : Le chef ou le sommelier donnent-ils leur avis sur les menus ?

 

MK : Les équipes de Yannick Alléno chapeautent l'ensemble des restaurants. Elles sont venues avec des préconisations de formats que nous n'avons pour certains pris en compte, le plus important étant que cela plaise à l’architecte et s’inscrive dans l’esprit des lieux.


LLM : Dans ce premier gros projet print, quels sont les moments de la fabrication qui vous ont le plus marqués ? Les choses que vous avez apprises et qui ont changé votre regard/votre approche du print ? Les bonnes surprises qui ont égayé vos journées ?

 

MK : Avec vous, il n'y a eu que des bonnes surprises. Votre nuancier donne envie de tout essayer ! Ça invite à faire des choses encore plus audacieuses. Avec mes équipes, nous travaillons beaucoup sur ordinateur et nous avons envie de faire plus de projets d’impression. D’ailleurs, on serait très preneurs de vos conseils techniques, de vos "tips" pour aller plus loin, comme le font Violaine et Jérémy. Nous voyons par ailleurs beaucoup d'imprimeurs (des Italiens, des prestataires en Chine), mais je préfère le "Made in France" pour la proximité et la qualité des échanges !
Un deuxième voilier vient d'être lancé et j’ai déjà hâte de vous solliciter sur la suite pour pouvoir explorer ensemble d’autres possibles, avec plus de temps dédié à la R&D et hisser la grand voile.

 

LLM : On sera très heureux de vous accompagner dans tous ces développements. Sachez aussi que nous organisons des workshops pour nos clients et prospects. Vous pouvez venir en équipe, visiter les ateliers, découvrir l’ensemble de nos savoir-faire et consulter une sélection sur-mesure d’archives de projets aussi inspirées qu’inspirantes.

 

MK : Avec plaisir ! C’est toujours très précieux de pouvoir voir ce qui a déjà été fait et ce qu’il est possible de faire en termes d’impression d’exception. D’ailleurs, pour l’invitation au baptême, mes premières inspirations sont venues du travail très contemporain des Graphiquants pour des marques comme Hermès ou Sisley car l’équipe de Maxime souhaitait justement quelque chose de plus radical afin de sortir de l'image Art Déco qui compose le reste de l’univers architectural et print.

 

LLM : En effet, le choix du bitmap pour la carte du baptême est assez audacieux : il donne un côté quasi “tech” à un univers plutôt Art Déco, renforcé par la combinaison argent/bleu plus contemporaine qu’une association or/bleu par exemple.

 

MK : Au début, on voulait plutôt travailler sur un façonnage extrêmement sophistiqué qui reprenne les formes, les volumes et incarnent le mouvement des voiles. Le temps nous a manqué et nous avons dû simplifier notre intention. Quand nous avons vu chez vous des exemples de dorure bitmap, nous nous sommes dit que c’était la bonne alternative pour donner du mouvement au motif des voiles, tout en alliant à la fois recherche de contemporanéité et en évocation du grain si particulier aux graphismes art déco et en particulier des affiches de l’illustrateur Cassandre. J’envisageais peut-être de coupler or et argent pour donner plus de relief au dégradé du bitmap, mais finalement nous nous sommes rendus compte que l’adage “less is more” était encore une fois plein de sens.

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« Vous étiez les seuls, à nos yeux, capables de trouver une solution adéquate : de gérer la complexité des détails du gaufrage unique que nous souhaitions réaliser en intégrant toutes les contraintes techniques d'un menu qui allait être manipulé. »

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« Les plus belles pistes étant souvent les plus sobres, nous avons travaillé à l'épure à partir d'un motif propre à chaque espace. »
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« Le soin que vous apportez à tout ce que vous faites, à chaque étape, de la recherche de matériaux à la réalisation de maquettes jusqu'au façonnage et au conditionnement. [...] Chez vous, la perfection s'exprime dans le moindre détail. »

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